Mieux connaître les ressources en eau souterraine du Sahel : de la nécessité d’une approche innovante et inclusive

Mieux connaître les ressources en eau souterraine du Sahel : de la nécessité d’une approche innovante et inclusive
Emmanuel de Romémont, Sophie Violette, François Bertone , Mathieu Schuster

« Faut-il attendre d’être vaincu pour changer ? » Proverbe dogon.

S’agissant de l’accès à l’eau en zone sahélienne, toute observation objective de la situation actuelle nous place devant l’obligation d’un penser et d’un agir collectifs différents. La gestion des crises en cours, la prévention des crises futures en dépendent, et, dans une certaine mesure, également la survie des populations les plus exposées, celles vivant dans les zones rurales et arides tout particulièrement. Car, dans ces zones, le manque d’eau se combine avec des concepts hélas trop souvent mis sur le devant de la scène : fragilité, insécurité, déficit de gouvernance et flux migratoires.

Dans la décennie 1990, l’efficacité de l’aide publique au développement s’est vue contestée, au point de parler d’échec dans les pays les plus aidés. Les programmes de réduction de la pauvreté dans les pays du G5-Sahel en sont l’illustration (Azoulay 2011). Or, si la question de l’accès à l’eau au Sahel reste un problème particulièrement complexe, il n’y a rien d’inéluctable. Le pire peut être évité. Oui, la donne peut changer, c’est notre conviction. La clef de tout cela : porter une attention plus structurée au potentiel que représentent les eaux souterraines du Sahel en replaçant la science à sa juste place. Car, de nombreuses parties du Sahel sont confrontées à ce paradoxe que décrit Kherraz (OSS 2017), Secrétaire Exécutif de l’Observatoire du Sahara et du Sahel, dans une étude conduite entre 2010 et 2016 sur les Systèmes Aquifères d’Iullemeden, de Taoudéni/ Tanezrouft : « Le véritable paradoxe de la région, c’est que, bien que disposant d’un fort potentiel en eau, elle n’en exploite qu’une très faible part, ne permettant de ce fait qu’un niveau de satisfaction des besoins encore très faible ».

Alors que faire ?

  • Que pouvons-nous proposer pour sortir de ce paradoxe ?
  • Comment augmenter durablement la disponibilité en eau pour les communautés les plus touchées par le manque d’eau ?
  • Comment acquérir une connaissance plus juste et plus large des réserves disponibles ?
  • Comment faire la part entre réserves fossiles et ressources renouvelables ?
  • Que faire pour aller vers un usage raisonné et durable des réserves en eau souterraine du Sahel ?
  • Comment, au travers de l’eau, stimuler un cercle vertueux en matière de développement rural, agricole, économique et de sécurité alimentaire ?
  • Comment s’adapter aux effets du changement climatique ?
  • Quelles leçons tirer des autres zones arides du globe, et quels retours d’expérience apporter à partir de l’exemple du Sahel ?
  • Que faire pour que soient respectés les minima (plus de 20 litres d’eau accessibles par personne et par jour) définis par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) ?
  • Comment atteindre, dans tout le Sahel, les Objectifs de Développement Durable (ODD) ?
  • Quels changements mettre en place ?
  • Quelles actions devons-nous conduire pour cela ?

Autant de questions qu’il convient de poser en des termes nouveaux, tant les réponses apportées jusqu’à maintenant au problème de l’accès à l’eau au Sahel sont loin d’être satisfaisantes.

A ce problème multidimensionnel et de nature systémique, il convient d’apporter une réponse multidimensionnelle et tout aussi systémique. D’où l’impératif d’un penser et d’un agir collectif différents, venant appuyer ce qui fonctionne déjà correctement, et corrigeant ce qui ne fonctionne pas de façon satisfaisante. C’est pourquoi le lecteur est invité dans les lignes qui suivent, à …

  1. … comprendre la vision que se font les auteurs du contexte Eau au Sahel,
  2. partager, dans toutes ses dimensions, le constat assez sévère porté sur la situation actuelle,
  3. apprécier les fondamentaux de l’approche proposée par l’Initiative Plus d’Eau pour le Sahel,
  4. appréhender comment nous entendons garantir la primauté des analyses scientifiques,
  5. entendre notre insistance sur le volet Éducation, et,
  6. pour conclure, mettre en exergue le besoin d’innover aussi en matière de financement.

I/ Comprendre le contexte.

« Tout arrive par les idées, les faits ne leurs servent que d’enveloppe » René de Châteaubriant.

Le caractère multifactoriel de la crise malienne et de son extension à la plus grande partie du Sahel a été mis en évidence notamment par Galy (2013). Aujourd’hui cependant, les conflits entre communautés viennent aggraver cette crise. L’augmentation de la concurrence sur les ressources en eau à des fins agricoles (agriculture vivrière ou non), liée au rapide essor démographique, a été identifiée comme facteur de conflits. Dans bien des endroits, l’accès aux points d’eau a été à l’origine de tensions et même de heurts violents entre usagers (Cotula, 2006).

Hellendorff (2012) rappelle cependant que les tensions entre communautés au Sahel ne sont pas nouvelles et qu’elles s’observent depuis que cultures et activités d’élevage, lors de la saison des pluies, se superposent dans l’espace. Cet auteur insiste sur le fait que ces changements ne sont pas les uniques éléments d’explication à l’émergence de violences. Il note ainsi que les obstacles à l’ajustement des couloirs de transhumance, en réponse à l’augmentation des terres cultivées, résultent essentiellement des difficultés d’accès aux sources d’eau, difficultés qui sont aggravées par l’insécurité engendrée par les diverses insurrections du Nord-Sahel, et ont aujourd’hui pris une ampleur considérable5.

De plus, là où de nouvelles infrastructures seraient nécessaires pour faire face à l’augmentation démographique, on observe au contraire une réduction du nombre de structures opérationnelles d’accès à l’eau, et, dans les zones insuffisamment sécurisées, de plus en plus de dégradations. Dans un tel contexte, il devient clair que la résolution de la crise sécuritaire au Sahel passe, a minima, par une réduction des facteurs de conflits entre communautés et, donc, par une augmentation de l’accessibilité aux ressources en eau.

De plus, de nombreux indices laissent présager une baisse de la ressource disponible et, notamment, une diminution de la recharge des nappes liée à la forte diminution des zones de végétation naturelle, zones remplacées par des cultures et des sols nus, dont la capacité au ruissellement est supérieure (Mahé et al 2010). Le Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat (GIEC) note ainsi que, sur la zone sahélienne, l’impact du changement climatique devrait se traduire par une diminution de la recharge des aquifères de 10 à 20%, du fait d’écoulements plus abondants, liés à une plus forte intensité et plus faible fréquence des épisodes pluvieux (Bates et al. 2008).

Ainsi, dans une zone où les activités agricoles de pastoralisme et d’élevage dépendent principalement des précipitations, grâce à un apport ponctuel des eaux souterraines, ces modifications de l’environnement vont impacter fortement les populations locales. Hellendorff (2012) note à cet égard que «les communautés sahéliennes … sont … très vulnérables aux transformations de leur environnement pour deux raisons : tout d’abord, elles sont exposées à des variations environnementales et climatiques extrêmes, probablement appelées à se renforcer ; ensuite, leurs moyens d’adaptation, liés à leur situation socio-économique, sont précaires ».

Au bilan, la dégradation des conditions environnementales et d’accès à l’eau ne pourra que fragiliser les populations et aggraver les tensions. C’est d’ailleurs le risque que met en avant le Panel Mondial de Haut Niveau sur l’Eau et la Paix, dans son rapport publié en 2017 et soutenu par le Geneva Water Hub. Les violences ethniques qu’ont connues ces derniers mois le Burkina Faso et l’Ouest malien en sont l’illustration. Force est d’observer que cette violence reste donc un élément marquant du contexte sahélien et que l’évolution de l’écosystème « eau » au Sahel doit maintenant très clairement prendre en compte cette dimension.

II/ Intégrer toutes les dimensions du constat

« Le but de la science n’est pas les choses elles-mêmes, comme l’imaginent les dogmatistes dans leur simplicité, mais la relation entre les choses. » Henri Poincaré

L’écosystème « eau » au Sahel souffre de fait d’une double inadéquation : d’une part, une demande mal exprimée et, d’autre part, une offre mal formulée et peu adaptée. À la base de tout cela, nous retrouvons un manque de connaissance généralisé sur la réalité de la situation et sur les potentialités offertes en eau souterraine.

Or, les défis en matière de connaissance restent importants. La plupart des études s’appuient en effet sur une connaissance géologique encore fragmentaire et inégale si on la rapporte à l’échelle du Sahel, alors même qu’il est fait état, à la fois, de réserves locales importantes et de bonne qualité au sein de grands bassins sédimentaires. Dans un contexte marqué par des sollicitations locales parfois excessives et un emploi de ressources souvent impropres à la consommation, il apparaît donc nécessaire de réellement connaître en particulier la recharge pour estimer la ressource renouvelable. À cela s’ajoute le fait que les forages d’eau, qui consomment une part importante des budgets destinés aux infrastructures, connaissent des taux d’échec relativement élevés (dans le Guéra tchadien par exemple, les taux de succès des puits et forages dépassent rarement les 30% comme le montrent les derniers travaux du FED dans la région).

C’est pourquoi, toute volonté affirmée d’exploiter de façon durable les aquifères du Sahel, y compris les plus profonds, suppose la mise en place de programmes adaptés d’études et de suivi des ressources en eau souterraine. Il nous apparaît en particulier essentiel de :

  1. caractériser les architectures des différents milieux géologiques concernés ;
  2. déterminer leurs propriétés en terme d’écoulements et de transports, notamment verticaux ;
  3. comprendre la mise en place des dépôts sédimentaires en prenant en compte les environnements du passé ;
  4. identifier les chemins empruntés par l’eau depuis la surface jusqu’aux zones d’exutoires qui peuvent se trouver au-delà des frontières d’un même pays ;
  5. comprendre la dynamique d’écoulement des eaux de surface et des eaux souterraines ;
  6. modéliser cette dynamique au temps présent, mais aussi dans le passé (rôle des paléoclimats sur la recharge des aquifères) et avec une vision du futur (rôle des modifications du climat sur la dynamique des aquifères) ;
  7. savoir exploiter les concepts relatifs au traçage des eaux et identifier leur éventuelle contamination ; ou encore
  8. capitaliser sur la connaissance des bassins déjà prospectés par l’industrie pétrolière.

Mais, mieux comprendre, dans le cadre d’un effort de science appliquée, l’évolution des équilibres hydriques ne saurait suffire, tant il faut agir simultanément sur d’autres plans. Ainsi, il apparaît impératif de travailler à l’harmonisation des bases de données et des méthodes d’estimation des ressources, condition nécessaire pour prendre en compte les grands aquifères majoritairement transfrontaliers (l’OSS rappelait en 2017 que sur les 608 aquifères transfrontaliers identifiés dans le monde, 83 sont en Afrique et partagés entre deux ou plusieurs pays). Il apparaît également indispensable de travailler à la mise en place d’une réglementation cohérente permettant de contrôler la réalisation des prélèvements et des forages. Dans tous ces domaines, la situation est loin d’être satisfaisante, illustrant la complexité et l’aspect multidimensionnel du problème de l’accès à l’eau au Sahel.

De manière plus générale, nous devons à la fois nous intéresser à ce qui s’est fait, se fait et à ce qui doit être complété par de nouvelles actions ou doit être fait différemment. S’agissant des études passées et actuelles, on notera que beaucoup de données ont été acquises. Mais malheureusement, toutes ces connaissances accumulées restent bien souvent dispersées, voire difficiles d’accès. On trouve là les premiers éléments du constat que nous portons sur ce sujet, le besoin de mettre en place et de faire évoluer une base de données collective à l’échelle du Sahel. Ce qui ramène au besoin de conduire des états des lieux sur ce qui existe, à la nécessité de réfléchir à la façon de rassembler et de rendre disponible toutes ces connaissances, afin de les transmettre aux générations suivantes.

S’agissant des actions à revoir et des nouvelles actions à engager, la situation commande également de s’intéresser à d’autres maillons eux aussi fragilisés ou insuffisamment soutenus de la chaîne de l’accès à l’eau : 1) intermédiation sociale ; 2) génie hydraulique ; 3) prise en compte de la dimension sécuritaire ; 4) structuration des appels d’offres qui sont souvent beaucoup trop cloisonnés ; 5) articulation eaux souterraines et eaux de surface ; et enfin 6) financement de l’hydrogéologie dans les trois volets que sont la connaissance des ressources en eaux souterraines, l’éducation et la gouvernance. A cet égard, citons deux exemples de programmes qui nécessiteraient d’être davantage financés : l’implantation, le développement et le fonctionnement des réseaux piézométriques nationaux et de leur base de données (incluant les facteurs quantité et qualité de l’eau), la construction et la maintenance des ouvrages de captage, stockage et distribution.

Si ces sources potentielles de carences, rapidement énumérées, peuvent avoir un impact négatif direct sur la vie des populations les plus exposées, on retiendra en premier lieu de ce constat la certitude que quelque chose peut et doit être tenté. On en déduira également l’impératif de situer nos actions dans des logiques à la fois multi-échelles, multi-niveaux, multidisciplinaires et multi-temporelles. C’est tout l’enjeu de la démarche proposée et dont les leitmotivs sont de remettre pleinement la science au cœur du dispositif et de faciliter la convergence des savoirs.

III / Approcher différemment un sujet complexe : le projet porté par l’Initiative Plus d’Eau pour le Sahel.

« C’est avec la logique que nous prouvons et avec l’intuition que nous trouvons. » Henri Poincaré

Par opposition aux projets très sectorisés, nous considérons que les actions à conduire dans la zone sahélienne doivent s’appuyer en premier lieu sur des synergies permanentes autour de trois volets clefs parfaitement complémentaires : la Connaissance, l’Éducation et la Gouvernance. C’est un prérequis pour susciter un décloisonnement effectif entre les différents champs d’activité, entre les engagements des différents experts et acteurs, qu’ils soient locaux, nationaux ou internationaux.

Les actions à engager doivent s’appuyer sur des savoir-faire de très haut niveau, mobiliser les technologies les plus modernes et les plus adaptées, tout en garantissant aux intervenants des conditions de sécurité optimales. Dans la région sahélienne en particulier, nous considérons la science comme étant un facteur clef de progrès. Celle-ci peut en effet, même à distance si cela est imposé, apporter une contribution déterminante en matière de connaissance des ressources en eau.

Pour cela, les acteurs de l’eau doivent tirer avantage des dernières avancées technologiques et scientifiques, à savoir la possibilité de travailler à des échelles géographiques plus adaptées, d’une part et d’élargir, d’autre part, la palette d’outils utilisables : exploitation de l’imagerie spatiale et des données géophysiques acquises par satellites ou aéroportées, croisement des données sismiques et magnétiques avec des données radar, développement de la résonance magnétique protonique, outils numériques de simulation des écoulements en 4D, traceurs géochimiques et isotopiques,…

C’est pourquoi, comme beaucoup d’acteurs engagés sur ces sujets, nous pensons que l’enjeu se situe dans l’aptitude à combiner les actions, et qu’il convient pour cela de penser et d’agir dans une logique « d’intelligence opérative ». Ceci implique avant toute chose un alignement des actions engagées sur une finalité unique : l’augmentation effective du volume d’eau à disposition des populations les plus exposées au manque d’eau.

Cela sous-entend également la prise en compte, dès le début, des contraintes liées à la mise en œuvre (de A à Z) de projets réellement impactants.

De façon explicite cela implique :

  1. de placer le sujet eau souterraine plus haut sur l’agenda politique des pays concernés et des donateurs bilatéraux et multilatéraux,
  2. de faire reconnaître la pertinence du continuum développement, humanitaire et sécurité dans les zones les plus fragilisées par le manque d’eau,
  3. d’affiner l’analyse et le diagnostic sur la réalité de chaque situation,
  4. de définir et mettre en œuvre des approches (plus) intégrées permettant une articulation coordonnée de tous les leviers d’action à disposition,
  5. d’aider les pays bénéficiaires dans leurs prises de décision en matière d’investissements,
  6. de proposer des méthodes nouvelles de gestion globale des programmes et des projets,
  7. d’améliorer les synergies en matière de coopération transfrontalière,
  8. d’améliorer la post-évaluation des projets, …

Toutes ces exigences sont au cœur de la démarche portée par l’Initiative Plus d’Eau pour le Sahel (MW4S, acronyme de la version en anglais : More Water for Sahel Initiative), lancée en 2018. Rassemblant des géologues et hydrogéologues, mais aussi des juristes, militaires, médecins, développeurs, humanitaires, prospectivistes et spécialistes des questions internationales, MW4S entend favoriser des dynamiques de changement dans l’identification et la gestion des ressources en eau au Sahel, faciliter la convergence des savoirs et leur appropriation par les acteurs nationaux.

Plus concrètement, cette convergence est réalisée en intégrant toutes les actions envisagées dans le cadre « d’Actions ou d’Opérations Paix et Eau » (« Water Peace Operations ») combinant les dimensions planification et mise en œuvre. L’idée générale est ainsi de placer l’écosystème « eau » et les acteurs concernés sous la contrainte de résultats dûment quantifiables. Pour ce faire, il est proposé, dans la mesure du possible et sous la direction des autorités locales compétentes en la matière, de s’appuyer sur une analyse précise des spots critiques (zones d’environ 5000 à 10 000 km2, caractérisées par une disponibilité en eau inférieure aux minima OMS), et de structurer ensuite la mise en œuvre sur le terrain autour du concept de « zone-projet » (10 000 km2 à 500 000 km2).

IV/ Garantir la primauté des analyses scientifiques.

La question de la primauté des analyses scientifiques est effectivement centrale. Bien souvent celles-ci ne sont pas suffisamment prises en compte et cela conduit à des échecs à court terme (forages secs, …) comme à plus long terme (infrastructures non adaptées aux contraintes de durabilité, …). Ainsi, MW4S propose de repenser et de reformuler, dans une logique de gestion durable, la manière dont les ressources en eau sont identifiées, explorées et évaluées. C’est pourquoi l’Initiative s’attache à développer des approches multidisciplinaires intégrant des compétences multiples de très haut niveau et de savoirs spécifiques capables d’embrasser l’ensemble des difficultés liées à ces sujets, et d’opérer en sécurité dans ces zones et avec une liberté d’action suffisante.

C’est dans ce cadre d’ailleurs que MW4S a proposé à l’Agence Française du Développement (AFD) de structurer les principaux sujets à traiter autour de 15 grandes thématiques. Décrites en note de bas de page6, celles-ci ont été reprises dans le cadre d’un « Atelier Ressources en Eaux Souterraines au Sahel (ARESS) » placé sous la tutelle de l’AFD et co-piloté par MW4S et le BRGM.

Comment constituer et mettre en action des réseaux d’observation dédiés hydro-climato-géophysique- géochimique par méthodes directes (forages, mesures in situ et prélèvements) et indirectes ? et avec quel niveau de technologie ?

Quels sont les besoins nouveaux au Sahel en termes de programmes cartographiques ? Comment peut-on harmoniser les bases de données à l’échelle des grands aquifères sahéliens ? Peut-on quantifier la part des ressources renouvelables de ces aquifères ?
Quels progrès doit-on réaliser en termes de modélisation numérique des aquifères sahéliens ?

Au bilan, force est d’observer que cet effort de connaissance partagée, parce que fondé sur l’exigence de vérité scientifique et inscrit dans la durée, offre, en particulier dans les zones les plus arides et les moins sécurisées du Sahel, des perspectives nouvelles en termes d’amélioration des conditions de vie des populations, de développement agricole et plus généralement économique. Il œuvre également à l’appropriation de tous ces sujets par les pays concernés. C’est d’ailleurs en écho à cela que nous souhaitons insister maintenant sur le caractère absolument central du volet « Éducation ».

V/ Une exigence majeure et urgente : former plus, mieux et à tous niveaux aux sciences de l’eau.

Sur le sujet de l’éducation, nous estimons nécessaire de concevoir et coordonner un effort novateur en matière d’éducation et de transmission de la connaissance et des savoirs, au profit notamment des acteurs locaux. Depuis la fin de l’époque coloniale et jusqu’à très récemment, les experts « eaux souterraines » intervenant dans le Sahel restent principalement des experts des pays du Nord, et ce bien que de très nombreux étudiants des pays du Sahel aient été formés à l’hydrogéologie des zones arides en particulier. Il convient donc de s’interroger sur les actions actuelles et futures à conduire pour apporter une formation appliquée et pertinente visant à renforcer les capacités des services nationaux et des administrations dans le domaine de la connaissance de la ressource en eau souterraine, de sa protection et de sa gestion.

À ce titre, sans doute conviendrait-il de s’intéresser au suivi des étudiants sahéliens en hydrogéologie intégrant les universités européennes, par exemple, via un tuteur qui leur assurerait une place dans les principaux bureaux d’étude en Europe, au cours de leurs premières années d’expérience professionnelle. Cette solution leur permettrait alors de construire un réseau de pairs techniques et d’acquérir une expérience de niveau international avant d’intervenir, par exemple, dans l’administration de leur pays d’origine. L’élévation du niveau technique des acteurs locaux permettrait aussi de garantir un bon niveau d’appropriation par les bénéficiaires des solutions techniques mises en place et des modalités de gouvernance agréées. En parallèle, il pourrait être proposé de soutenir les formations en hydrogéologie dans les pays concernés.

Nous estimons pour cela nécessaire de renforcer la capacité institutionnelle des États subsahariens et l’aptitude à conduire des transformations, facteur déterminant du développement à long terme. Dans ce cadre, les acteurs de l’aide au développement sont conviés à s’insérer dans les stratégies nationales et à rechercher systématiquement une harmonisation (Azoulay 2011), à se conformer aux modalités de contrôle et de suivi du pays pour évaluer les objectifs et les résultats d’un programme national. Il apparaît également nécessaire que les acteurs académiques et techniques des pays européens, universités et bureaux d’études en particulier,

  1. s’engagent avec leurs partenaires du G5 Sahel dans un vaste programme de coopération scientifique entre universités et organismes de recherche concernés,
  2. Quelles campagnes d’exploration géophysique (multiméthodes avec composante aéroportée) doit-on réaliser au Sahel ?
  3. Que peut-on attendre réellement de l’interprétation des images satellitaires s’agissant de la recherche d’eau au Sahel ?
  4. Comment identifier les secteurs contaminés et les zones où la qualité des eaux est menacée voire détériorée ? Comment restaurer dans la durée la qualité des eaux ?
  5. Pertinence de méthodes et outils de recharge artificielle en milieu sahélien ?
  6. Quelles méthodes employer pour réduire les taux d’échec des forages ?
  7. Comment améliorer la connaissance et la gestion des aquifères transfrontaliers ?
  8. Comment améliorer la conception, le suivi et la post-évaluation des projets ?
  9. Comment redonner au monde scientifique les possibilités d’opérer en sécurité dans ces zones et lui garantir la liberté d’action nécessaire ?
  10. Comment faciliter l’appropriation sur ces sujets, par tous les pays et acteurs concernés, ainsi que la convergence des points de vue sur les différentes thématiques proposées ?
  11. Comment former davantage et renforcer les capacités des services nationaux et administrations dans le domaine de la connaissance de la ressource en eau souterraine, de sa protection et de sa gestion ?

proposent des parcours d’enseignement supérieur pour toutes les matières concernées en accueillant notamment des étudiants au niveau Master et des doctorantes et doctorants originaires des pays du G5 Sahel, 3) mettent en place des dispositifs de formation continue, et 4) lancent un vaste chantier prospectif sur la question des ressources et de l’exploitation de l’eau au Sahel.

L’évolution des compétences, le niveau des connaissances transmis, la qualité des cursus de formation mis à disposition et effectués, le nombre de personnes formées, constitueraient des indicateurs privilégiés de ces programmes. L’expérience montre en effet que l’appropriation est toujours difficile avec une approche projet, même lorsque le projet est élaboré au plus près des bénéficiaires (on se référera aux très nombreux projets WASH portés par des ONG et mis en place sans l’intervention des institutions locales). L’appropriation des solutions et des infrastructures, et la durabilité qui y est associée, sont en effet intimement liées aux sentiments d’appartenance nationale et d’indépendance technique et financière, d’où l’impérieuse nécessité de renforcer et de mieux valoriser la coopération universitaire dans le secteur de l’eau, et de trouver pour cela les sources ad hoc de financement.

VI/ Un impératif pour conclure : Innover aussi en matière de financement.

Si la cohérence de l’ approche portée par MW4S a séduit le jury de la première édition du Forum pour la Paix de Paris en novembre 2018, notamment grâce à sa capacité à orchestrer les actions conduites dans les différents domaines ciblés et sur tous les horizons de temps, mais également par la pertinence du constat et la rigueur des analyses, le temps est maintenant venu de porter des projets, de prouver que la science, dûment appliquée, est effectivement source de progrès pour les populations concernées.

Nous nous attachons pour cela à passer les différents projets au tamis de cinq critères clefs : 1) la multidisciplinarité des équipes projets (les réponses à apporter nécessitent-elles une mise en commun coordonnée d’expertises multiples et de savoir-faire divers, et de facto la mise en place d’approches collectives ?), 2) le degré d’innovation requis pour réussir (est-il pertinent d’innover ou pas dans les réponses ?) , 3) leur durabilité (est-ce que les actions en cours ou envisagées s’inscrivent dans la durée ?) ; 4) leur impact à court, moyen et long termes (les actions envisagées contribueront-elles, pour les populations les plus exposées, à une amélioration effective du niveau d’eau accessible ?) ; et enfin 5) la faisabilité des projets (l’eau souterraine est-elle disponible dans la durée, est-elle mobilisable et à quel coût ? existe t’il ou pas des sources de financement ?).

Cette dernière question est essentielle. Les réponses apportées conditionnent de facto l’évolution de la grande question de l’accès à l’eau au Sahel au cours des prochaines décennies. Elles nous obligent à réfléchir à des montages dit hybrides incluant notamment des méthodes de financement innovantes. Car là encore, les cloisonnements existants peuvent condamner les approches pluridisciplinaires, que nous sommes pourtant nombreux à souhaiter. En tout état de cause, les acteurs du développement, les acteurs scientifiques, et les acteurs financiers devraient maintenant, en impliquant les acteurs de la sécurité, se rapprocher, avec pour objectif de recenser les méthodes de financement innovantes et d’étudier les conditions de leur mise en place.

Il pourrait être envisagé, par exemple, d’aller vers une forme de microfinance adaptée au contexte sahélien, s’appuyant sur une ligne de crédit dédiée « eau », soutenue par une institution financière internationale pour financer des investissements domestiques « eau et assainissement » au niveau des foyers. Il apparaît tout aussi pertinent de pouvoir faire allouer par des institutions financières internationales des prêts directement aux collectivités locales/régionales pour des projets donnés, voire à d’autres structures implantées sur la zone (comme par exemple les banques commerciales), en tant que de besoin, en évitant les tutelles des gouvernements centraux et contournant les blocages et autres freins identifiés.

C’est pourquoi les auteurs entendent conduire, sous le label MW4S notamment, des actions d’influence vis à vis des organismes et structures en charge de concevoir les appels d’offres et les projets tant au niveau local (ministères, agences nationales de l’eau, etc.) qu’au niveau des bailleurs de fonds bilatéraux

et multilatéraux. Le contexte semble d’ailleurs favorable7 au niveau de l’Union européenne et des États Membres. C’est en faisant évoluer aussi les façons de faire en matière de financement, que les acteurs concernés pourront être progressivement guidés vers des approches plus intégrées et mieux adaptées au contexte exigeant et complexe du Sahel, et de facto plus performantes, quant à la quantité et à la qualité de l’eau mise à disposition des populations.

Références
  •   Azoulay G., 2011. Les nouvelles formes de l’aide publique au développement et l’éventuel « retour de l’État » dans les pays d’Afrique subsaharienne. Mondes en développement, 153(1), 57- 70. Doi :10.3917/med.153.0057.
  •   Bates B.C., Kundzewicz Z.W., Wu S., Palutikof J.P. Eds., 2008 : Climate Change and Water. Technical Paper of the Intergovernmental Panel on Climate Change, IPCC Secretariat, Geneva, 210p.Cotula L., 2006. Droits fonciers et accès à l’eau au Sahel : défis et perspectives pour l’agriculture et l’élevage. IIED dossier n°139 106p.
  •   Galy M., 2013. La guerre au Mali, comprendre la crise au Sahel et au Sahara. Enjeux et zones d’ombre. Paris, La Découverte (« Cahiers libres »), 2144p.
  •   Hellendorff B., 2012. Changement climatique et conflits agro-pastoraux au Sahel. GRIP, Bruxelles, 14p.
  •   Mahé G., Diello P., Paturel J.E., Barbier B., Karambiri H., Dezetter A., DieulinC., Rouché N., 2010. Baisse des pluies et augmentation des écoulements au Sahel impact climatique et anthropique sur les écoulements du Nakambeau Burkina Faso. Sécheresse 2010 ; 21(1e):1- 6.Naudet J.D., 1999. Trouver des Problèmes Aux Solutions : Vingt Ans d’Aide au Sahel. Paris, OCDE.
  •   OSS, 2017. Atlas des ressources en eau des pays du système aquifère transfrontalier d’Iullemeden, Taoudéni-Tanezrouft – 1ère édition. Projet gestion intégrée et concertée des ressources en eau des Systèmes aquifères d’Iullemeden, de Taoudéni-Tanezrouft et du Fleuve Niger (GICRESAIT), 48pp
  •   Panel Mondial de Haut Niveau sur l’Eau et la Paix avec le soutien du Geneva Water Hub. 2017. Une Question de Survie.

=> Lien vers cet article sorti dans le magazine Géologue en Oct 2019.

=> Télécharger l’article Géologues 202 p. 19 à 25

Voir la Communication datée du 19 novembre 2018 avec la réf. : 13991/18 du Conseil de l’Union européenne intitulée « Diplomatie climatique » : http://data.consilium.europa.eu/doc/document/ST-13991-2018-INIT/fr/pdf

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *