La Genèse

Genèse

« C’est avec la logique que nous prouvons et avec l’intuition que nous trouvons. »

 Henri Poincaré

S’agissant de l’accès à l’eau en zone sahélienne, toute observation objective de la situation actuelle nous place devant l’obligation d’un penser et d’un agir collectifs différents. La gestion des crises en cours, la prévention des crises futures en dépendent, et, dans une certaine mesure, également la survie des populations les plus exposées, celles vivant dans les zones rurales et arides tout particulièrement. Car, dans ces zones, le manque d’eau se combine avec des concepts hélas trop souvent mis sur le devant de la scène : fragilité, insécurité, déficit de gouvernance et flux migratoires.

 

Or, si la question de l’accès à l’eau au Sahel reste un problème particulièrement complexe, il n’y a rien d’inéluctable. Le pire peut être évité. Oui, la donne peut changer, c’est notre conviction. La clef de tout cela : porter une attention plus structurée au potentiel que représentent les eaux souterraines du Sahel en replaçant la science à sa juste place.

A ce problème multidimensionnel et de nature systémique, il convient donc d’apporter une réponse multidimensionnelle et tout aussi systémique.

D’où l’impératif d’un penser et d’un agir collectif différents, venant appuyer ce qui fonctionne déjà correctement, et corrigeant ce qui ne fonctionne pas de façon satisfaisante.

Car l’’écosystème « eau » au Sahel souffre de fait d’une double inadéquation : d’une part, une demande mal exprimée et, d’autre part, une offre mal formulée et peu adaptée.

À la base de tout cela, nous retrouvons un manque de connaissance généralisé sur la réalité de la situation et sur les potentialités offertes en eau souterraine.

En l’occurrence, les défis en matière de connaissance restent importants.

 

La plupart des études s’appuient en effet sur une connaissance géologique encore fragmentaire et inégale si on la rapporte à l’échelle du Sahel, alors même qu’il est fait état, à la fois, de réserves locales importantes et de bonne qualité au sein de grands bassins sédimentaires.

Dans un contexte marqué par des sollicitations locales parfois excessives et un emploi de ressources souvent impropres à la consommation, il apparaît donc nécessaire de réellement connaître en particulier la recharge pour estimer la ressource renouvelable.

À cela s’ajoute le fait que les forages d’eau, qui consomment une part importante des budgets destinés aux infrastructures, connaissent des taux d’échec relativement élevés (dans le Guéra tchadien par exemple, les taux de succès des puits et forages dépassent rarement les 30% comme le montrent les derniers travaux du FED dans la région).

C’est pourquoi, toute volonté affirmée d’exploiter de façon durable les aquifères du Sahel, y compris les plus profonds, suppose la mise en place de programmes adaptés d’études et de suivi des ressources en eau souterraine. Il nous apparaît en particulier essentiel de :

  1. caractériser les architectures des différents milieux géologiques concernés ;
  2. déterminer leurs propriétés en terme d’écoulements et de transports, notamment verticaux ;
  3. comprendre la mise en place des dépôts sédimentaires en prenant en compte les environnements du passé ;
  4. identifier les chemins empruntés par l’eau depuis la surface jusqu’aux zones d’exutoires qui peuvent se trouver au-delà des frontières d’un même pays ;
  5. comprendre la dynamique d’écoulement des eaux de surface et des eaux souterraines ;
  6. modéliser cette dynamique au temps présent, mais aussi dans le passé (rôle des paléoclimats sur la recharge des aquifères) et avec une vision du futur (rôle des modifications du climat sur la dynamique des aquifères) ;
  7. savoir exploiter les concepts relatifs au traçage des eaux et identifier leur éventuelle contamination ; ou encore
  8. capitaliser sur la connaissance des bassins déjà prospectés par l’industrie pétrolière.

Mais, mieux comprendre, dans le cadre d’un effort de science appliquée, l’évolution des équilibres hydriques ne saurait suffire, tant il faut agir simultanément sur d’autres plans. Ainsi, il apparaît impératif de travailler à l’harmonisation des bases de données et des méthodes d’estimation des ressources, condition nécessaire pour prendre en compte les grands aquifères majoritairement transfrontaliers (l’OSS rappelait en 2017 que sur les 608 aquifères transfrontaliers identifiés dans le monde, 83 sont en Afrique et partagés entre deux ou plusieurs pays).

Il apparaît également indispensable de travailler à la mise en place d’une réglementation cohérente permettant de contrôler la réalisation des prélèvements et des forages.

Dans tous ces domaines, la situation est loin d’être satisfaisante, illustrant la complexité et l’aspect multidimensionnel du problème de l’accès à l’eau au Sahel.

De manière plus générale, nous devons à la fois nous intéresser à ce qui s’est fait, se fait et à ce qui doit être complété par de nouvelles actions ou doit être fait différemment. S’agissant des études passées et actuelles, on notera que beaucoup de données ont été acquises. Mais malheureusement, toutes ces connaissances accumulées restent bien souvent dispersées, voire difficiles d’accès.

On trouve là les premiers éléments du constat que nous portons sur ce sujet, le besoin de mettre en place et de faire évoluer une base de données collective à l’échelle du Sahel. Ce qui ramène au besoin de conduire des états des lieux sur ce qui existe, à la nécessité de réfléchir à la façon de rassembler et de rendre disponible toutes ces connaissances, afin de les transmettre aux générations suivantes.

S’agissant des actions à revoir et des nouvelles actions à engager, la situation commande également de s’intéresser à d’autres maillons eux aussi fragilisés ou insuffisamment soutenus de la chaîne de l’accès à l’eau :

  1.  intermédiation sociale ;
  2. génie hydraulique ;
  3. prise en compte de la dimension sécuritaire ;
  4. structuration des appels d’offres qui sont souvent beaucoup trop cloisonnés ;
  5. articulation eaux souterraines et eaux de surface ; et enfin
  6. financement de l’hydrogéologie dans les trois volets que sont la connaissance des ressources en eaux souterraines, l’éducation et la gouvernance.

A cet égard, citons deux exemples de programmes qui nécessiteraient d’être davantage financés : l’implantation, le développement et le fonctionnement des réseaux piézométriques nationaux et de leur base de données (incluant les facteurs quantité et qualité de l’eau), la construction et la maintenance des ouvrages de captage, stockage et distribution.

Si ces sources potentielles de carences, rapidement énumérées, peuvent avoir un impact négatif direct sur la vie des populations les plus exposées, on retient en premier lieu la certitude que quelque chose peut et doit être tenté.

On en déduit également l’impératif de situer nos actions dans des logiques à la fois multi-échelles, multi-niveaux, multidisciplinaires et multi-temporelles.

C’est tout l’enjeu de la démarche proposée et dont les leitmotivs sont de remettre pleinement la science au cœur du dispositif, de faciliter la convergence des savoirs et leur appropriation par les acteurs nationaux, de favoriser des dynamiques de changement dans l’identification et la gestion des ressources en eau au Sahel.

Toutes ces exigences sont au cœur de la démarche portée par l’Initiative Plus d’Eau pour le Sahel (MW4S, acronyme de la version en anglais : More Water for Sahel Initiative), lancée en 2018 qui rassemblent des géologues et hydrogéologues, mais aussi des juristes, militaires, médecins, développeurs, humanitaires, prospectivistes et spécialistes des questions internationales.